Ebola – Quand le secours vient du ciel

Vendredi 30 septembre à 17h30 à la salle de cinéma 3CAG

Lors du Colloque organisé par Aviation Sans Frontières sur le thème « Les nouveaux enjeux de la logistique humanitaire internationale », Pierre LUCAS, responsable des opérations aériennes du PAM en Afrique de l’Ouest, a remarquablement mis en lumière l’activité aérienne de cet organisme, notamment au cours de la lutte contre le virus Ebola en Afrique de l’Ouest. J’ai repris ce qui a été dit pour rédiger cet article.

Chaque année, le PAM (Programme Alimentaire Mondial) nourrit plus de 80 millions de personnes dans près de 80 pays. Le nombre de ces bénéficiaires comprend:

  • 67,9 millions de femmes et d’enfants
  • 18,6 millions d’enfants bénéficient de repas à l’école ou de rations à emporter
  • 8,9 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays
  • 7,8 millions d’enfants souffrant de malnutrition reçoivent un soutien nutritionnel spécialisé
  • 4,2 millions de réfugiés
  • 1,3 million de personnes touchées par le VIH/sida

Le PAM a livré 3,1 millions de tonnes de vivres

  • 2,1 millions de tonnes de produits alimentaire achetés dans 91 pays
  • 86% des produits alimentaires sont achetés dans les pays en développement

Mais ce que l’on sait moins c’est que le PAM gère une flotte d’environ 70 avions affrétés pour des missions très variées, ce qui fut le cas lors de l’épidémie d’Ebola. C’est le travail de Pierre LUCAS, ingénieur de formation, pilote professionnel et pilote instructeur, basé à Dakar. Ancien conseiller du Centre de Crise du Quai d’Orsay, humanitaire au Laos, à Madagascar, au Burkina Faso et en Ethiopie, il a coordonné d’août 2014 à décembre 2015 les opérations aériennes engagées dans la lutte contre Ebola.

Entre août 2014 et Décembre 2015,  le service aérien du PAM,  en partenariat avec la mission des Nations unies pour la réponse à l’épidémie Ebola a déployé plus de 15 aéronefs dans les 3 pays d’endémie ainsi qu’au Sénégal et au Ghana, au titre d’un corridor humanitaire dédié.

Plus de 45 000 passagers ont été transportés (se répartissant comme suit : 40% de personnels d’ONG, 50% de personnels d’agences du SNU, 7% de donateurs et personnels diplomatiques et 3% de partenaires gouvernementaux), 350 tonnes de fret humanitaires, 68 évacuations médicales réalisées dont une dizaine avec suspicion de contamination par le virus Ebola.

1-alindao_decollage_panoEn mars 2014, une première alerte Ebola est signalée en Guinée, et l’OMS demande la mise en place d’un soutien.  En Juillet, on constate une explosion épidémique dans 3 pays d’Afrique de l’Ouest, et fin août il y a déclaration de l’urgence humanitaire de niveau 3, qui aboutit le 1er septembre à la fermeture des frontières aériennes par Notam, entrainant la suspension des vols commerciaux vers les pays d’endémie.
Le PAM propose à la communauté humanitaire et à l’OMS son soutien pour la réponse logistique offrant 3 services : la fourniture d’un service aérien humanitaire, la construction des centres d’isolement et de traitement, et l’appui logistique.

2-bvi_fwaimae4jo-_jpg_largeMSF-F et le service aérien du PAM entament des négociations en vue de l’ouverture d’un corridor humanitaire dédié (Bamako, Accra, Dakar et Las Palmas) ; s’en suivent 5 semaines de négociations diplomatiques et interministérielles intenses avec les autorités sénégalaises.

Il faut bien comprendre que le Sénégal, souhaitant à juste titre protéger sa population, voulait sanctuariser son territoire refusant toute intrusion aérienne en provenance des pays contaminés. Enfin le président Macky Sall donne son autorisation assortie de 3 conditions : création d’un terminal dédié pour garantir une stricte séparation des activités, pas de transport de patients ou personnes contaminés, et enfin du suivi médical strict pendant 21 jours de toute personne ayant emprunté ces vols.

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Le 25 septembre 2014 a lieu le premier vol au départ de Dakar au titre du corridor grâce à la mise en place d’un terminal provisoire sous tente.  Fin septembre 2014, un certain nombre de pays mettent à disposition leurs moyens aériens pour le transport cargo (Allemagne, USAF, France, Espagne, Canada). A partir d’octobre, déploiement de 12 appareils dans les 3 pays d’endémie (5 avions, 7 hélicoptères).

En Guinée, le foyer de l’épidémie d’Ebola est à dix-huit heures de route de la capitale Conakry, en pleine zone forestière, près des frontières avec le Liberia et la Sierra Leone. Il n’y a pas de ligne aérienne régulière pour atteindre les centres d’intervention des humanitaires, à N’Zerekore, Macenta, Forécariah. À Conakry, l’aéroport dit « de voisinage », chargé des lignes intérieures, paraît désert une fois parti un rare vol du Programme alimentaire mondial (PAM), pris d’assaut par le personnel médical qui veut rejoindre les centres de santé.

Dans ce contexte, Aviation sans frontières (ASF) a proposé ses services pour désenclaver malades et soignants de la Guinée forestière. Il a mobilisé pour cette opération, coordonnée par l’ambassade de France à Conakry, un avion Cessna Caravan d’une capacité de neuf passagers ou d’une tonne de fret. Des équipes de deux pilotes volontaires se relaient pour des missions de quatre à six semaines. Ils transportent le personnel soignant, les fournitures alimentaires, du matériel médical et des médicaments, des personnes contaminées. « Les centres de santé sont aisément accessibles par les airs. Les ONG sur place font un travail admirable, mais n’ont pas les moyens d’une logistique d’action rapide. ASF leur a procuré.

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Aviation Sans Frontières a mobilisé pour l’opération un avion C208, le F-OJJC d’une capacité de 9 passagers ou 1 tonne de fret. Basé à Conakry, l’appareil a desservi des centres d’intervention des humanitaires : N’Zerekore, Beyla, Macenta, Kerouane (en Guinée forestière), Forécariah, Manéah et Coyah (à l’ouest du pays). Des équipes de deux pilotes volontaires se sont relayées pour des missions de 4 à 6 semaines, sous coordination logistique directe de l’Ambassade de France à Conakry.

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A la demande du Programme Alimentaire Mondial (PAM) des Nations Unies, une mission a été déployée afin d’assurer la liaison entre Mbandaka et Boende. En République démocratique du Congo, Aviation Sans Frontières est l’unique acteur avec l’ONU (via son service aérien humanitaire l’UNHAS) à gérer le transport aérien pour répondre à cette urgence sanitaire.

Cet appui aérien est d’autant plus nécessaire que la région demeure inaccessible par la route. Là où par bateau, le trajet s’effectuerait en 3 jours, nos pilotes permettent aux équipes de rejoindre Boende en une heure. Dans le cadre de la mission Ebola en Guinée, l’équipage de Conakry a procédé avec la Croix-Rouge française à la reconnaissance de la piste de Macenta, située au coeur de la forêt tropicale. La Croix-Rouge française y gère un Centre de Traitement Ebola accessible uniquement par 2 heures de route depuis l’aéroport le plus proche. Macenta étant un des premiers foyers de l’épidémie, rouvrir cette piste a été essentiel.

Fermée depuis plus de 20 ans, la piste a dû être débroussaillée sur plus d’un kilomètre de long et 30 mètres de large, mais aussi débarrassée de ses nombreuses termitières. Un énorme travail!

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Dans la pratique, un médecin contrôle la température des passagers par thermoflash (un thermomètre électronique à distance) avant le décollage vers le Sénégal. Si la température dépasse les 38 degrés, le passager ne pourra pas embarquer. Si la fièvre se déclare durant le vol, l’avion devra faire demi-tour. Ce n’est jamais arrivé heureusement. A leur arrivée, les passagers sont examinés. On reprend leur température, et les infirmiers sénégalais, entièrement couverts de combinaisons, gantés et les yeux couverts d’un masque, leur posent une batterie de questions sur les personnes rencontrées lors de leur séjour.

Les passagers susceptibles d’avoir été contaminés sont transportés dans des capsules transparentes, maintenues sous une pression inférieure à celle extérieure de façon à éviter toute « fuite » de virus.

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 En janvier 2015 un  terminal H spécifique, remplaçant les tentes provisoires est construit sur la base militaire de l’aéroport Léopold Sedar Senghor de Dakar. C’est un outil unique combinant un terminal aérien classique, un centre de santé pour le screening des passagers avec possibilité d’isolement, et une base logistique.

8 mois plus tard l’épidémie est enrayée. L’opération a dû s’adapter en permanence au contexte opérationnel et stratégie de lutte sur le terrain.

On est passé d’une stratégie de regroupement des cas dans des centres d’isolement et centre de traitement dans les grandes villes à une stratégie d’équipes mobiles et recherche au plus profond des districts, impliquant :

  • Des moyens aériens supplémentaires notamment hélicos
  • Le transport d’échantillons sanguins
  • La capacité d’évacuation de personnels médicaux sous capsules à pression négative.

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Cela a obligé à explorer de nouvelles techniques, à explorer des territoires qui n’avaient jamais été pratiqués en aviation humanitaire. Et cela a permis de démontrer l’importance de l’aérien dans les situations de crises sanitaires extrêmes.

Le sommet humanitaire mondial qui aura lieu à Istambul les 23 et 24 mai prochain tiendra compte des enseignements de ces actions.

Jean Ponsignon

https://www.worldhumanitariansummit.org/

 

 

 

12ème Rencontres Aéronautiques